11 jours de mer, 11 ans de prison

Guerre, frontières et exil - 17 décembre 2021
11 jours de mer, 11 ans de prison
Paru dans l’Archipel, le journal du Forum Cicique Européen, en décembre 2021 :
La situation sur les îles n’est plus la même qu’il y a six mois, lorsque nous avons commencé à faire des recherches sur la route atlantique dans le Forum Civique. Il n’y a plus d’urgence humanitaire évidente, mais tout est devenu plus invisible, plus propre, plus allemand, dans le pire sens du terme.
Alors qu’une cabine sur le luxueux navire the world coûte des millions absurdes, les migrants* traversent l’Atlantique sur des bateaux de pêche hors d’usage, sur de petites barques qui font du bon travail pour la pêche près des côtes1. Mais ils n’ont pas été construits pour une traversée de l’Atlantique. Par la voie directe, c’est-à-dire depuis la pointe nord du Sahara occidental, la traversée dure environ quatre jours. Les fermetures de frontières obligent cependant les gens à partir de la Mauritanie, du Sénégal ou de la Gambie. Une traversée qui peut prendre 12 jours ou plus. Prenez un atlas en main. Il vous aidera à vous rendre compte des distances dont nous parlons et des détours aberrants et très dangereux auxquels conduisent les fermetures arbitraires de frontières.
“Nous sommes dans une crise qui n’est pas une crise migratoire, mais une crise du système d’accueil. Il ne s’agit pas d’une crise migratoire, car le nombre de personnes qui arrivent ne justifie pas que l’on parle de crise”. nous assure Daniel Buraschi, chercheur depuis des années sur les frontières et les migrations à l’Université de Castilla La Mancha et qui vit à Tenerife. Les premiers bateaux sont arrivés dès 1994 et en 2006, ce sont 32 000 personnes qui ont débarqué sur les îles Canaries. Aujourd’hui, d’immenses murs de sable traversent le Sahara entre le Mali et le Maroc afin d’empêcher les gens de traverser la Méditerranée pour se rendre en Europe2. Depuis la nuit des temps, les routes de l’exil se cherchent un chemin comme l’eau. Même par des détours. Comme une loi de la nature. Ainsi, en 2020, de plus en plus de personnes ont choisi la route plus dangereuse de l’Atlantique. A la différence de 2006, ils ont toutefois été massivement empêchés de poursuivre leur route vers l’Espagne continentale et les expulsions ont été suspendues en raison de la pandémie de Covid. Vous trouverez une analyse précise de la situation du printemps dans un article de Marian Henn3. Avant l’ouverture des “Macrocentros” à Tenerife et Gran Canaria, même les familles dormaient dans des camps sauvages sur la plage. Les hôtels sont restés vides à cause de la pandémie et le gouvernement des îles Canaries a décidé d’y loger les migrants. Cela a donné lieu à des manifestations où la colère contre le manque de soutien de l’Etat à ses citoyens* s’est mêlée à une incompréhension face à l’hébergement “luxueux” des migrants.Le parti d’extrême droite Vox, tout comme la droite ethniciste (Vökische Rechte) telle que nous la connaissons en Allemagne et en Suisse, n’est toutefois pas ancré dans les îles. Pendant notre séjour, une exposition de portraits de migrants* a été littéralement égorgée la nuit à Puerto Cruz. Mais dès le matin, une école du quartier avait recollé les déchirures dans le cadre d’une action collective et, au cours de la journée, des habitant*es ont collé des centaines de papiers avec des messages de solidarité sur les toiles.Soutien local

Dans la période chaotique du début de l’année, l’Asamblea de apoya a gente migrante (assemblée de soutien aux migrants) a été créée. Personne n’a pu nous dire combien de personnes faisaient partie de l’Asamblea, et l’engagement des gens est très variable, mais ils sont nombreux. C’est un groupe très hétérogène, qui comprend aussi bien des militants “historiques” de Tenerife que des personnes qui n’ont jamais participé à des mouvements sociaux et qui se sont engagées lorsqu’elles ont vu la situation intenable des migrants dans les macrocentres. Aujourd’hui, il ne s’agit plus en priorité d’une première aide, mais d’une organisation à plus long terme. Chez la plupart des activistes, un, deux ou même plus de réfugiés, pour la plupart mineurs, vivent et sont pris en charge comme des membres de la famille. C’est impressionnant, d’autant plus que les îles Canaries sont la deuxième région la plus pauvre d’Espagne.
Au sein de l’Asamblea, 9 ou 10 groupes de travail ont été créés, par exemple pour le conseil juridique, un groupe s’occupe des besoins spécifiques des femmes ou un groupe qui s’occupe des migrants en prison. Et c’est là que nous en arrivons au chapitre le plus scandaleux de notre voyage.

L’emprisonnement pour l’exemple

Nous rencontrons Paula dans un quartier estudiantin de Santa Cruz. Elle est active dans la commission des prisons. Paula nous parle des camps surpeuplés du mois d’avril, dans lesquels des milliers de migrants étaient hébergés depuis des mois dans des conditions très précaires. Plusieurs fois par jour, les personnes devaient faire la queue pendant des heures pour obtenir de la nourriture et une douche. Dès l’hiver 2020, des psychologues ont fait état d’automutilations et de tentatives de suicide. Menacés en permanence d’expulsion et plongés dans l’incertitude, l’ambiance est devenue explosive et des bagarres de masse ont éclaté dans les camps de Las Raíces et Las Canteras. Des bagarres comme il s’en produit chaque week-end lors de matchs de football chez nous, sans que l’on pense même à porter plainte. Mais ici, le procureur demande onze (sic) ans de prison pour les personnes en détention provisoire depuis avril.

“Le soutien juridique de leurs avocats commis d’office, a été nul. Il n’a même pas été possible d’assurer une traduction en français. A l’Asamblea, nous ne savions même pas combien de personnes étaient en prison. Nous ne recevions aucune information du tribunal et ne connaissions personne en prison.Ce n’est que lorsque mon partenaire a été arrêté que nous avons appris qu’ils étaient en prison et combien ils étaient”, raconte Paula, bouleversée. Les mauvais traitements infligés par la police et le personnel de sécurité étaient sans scrupules. Ils sont venus avec des balles en caoutchouc, nous a raconté l’une des avocates actuelles : “Tout ce qu’ils voulaient, c’était faire un exemple et ils ont donc emmené neuf jeunes adultes au hasard. L’un d’entre eux n’était même pas dans le camp pendant la bagarre”.

Ensuite, Paula nous raconte : “L’un des garçons accusés voulait absolument prendre une douche, comme tous les autres, et comme nous le savons, l’eau chaude du camp de Las Raíces ne suffit pas longtemps et ensuite tous les autres doivent se doucher à l’eau froide. C’est à ce moment-là qu’une dispute éclate avec les agents de sécurité, qui l’emmènent dans une pièce, le frappent”. Ses déclarations ultérieures se contredisent avec d’autres employés d’ACCEM4. Le 25 novembre, la première audience a eu lieu et lors de la deuxième journée d’audience prévue pour le prononcé du jugement, le proccureur a réduit sa demande à 7 et 4 ans. 7 ans de prison pour un jeune qui a mis sa vie en danger pour trouver une mielleur et plus digne en Europe.

Aujourd’hui, de telles bagarres de masse n’ont plus lieu dans les camps. Lors d’interviews devant le camp de Las Raíces, des migrants qui ne sont à Tenerife que depuis quelques semaines nous ont dit qu’ils devaient faire attention à ne pas faire de vagues. Ils ne connaissent pas les détails de leurs prédécesseurs condamnés, mais savent bien qu’ils ne doivent pas se rebeller s’ils veulent obtenir gain de cause. Un ancien collaborateur d’ACCEM, qui souhaite rester anonyme, parle d’expulsions ciblées de ceux qui osent s’organiser ou même se plaindre à voix haute de leur détention et du manque de perspectives.

Des héros, pas des passeurs

On a beaucoup écrit ces dernières semaines sur la criminalisation de ceux que l’on appelle les “passeurs”. A juste titre. Cependant, la criminalisation croissante des réfugiés est un problème sous-estimé et c’est ainsi que des dizaines de personnes inconnues du public croupissent dans les prisons européennes. Ici, dans l’archipel, nous avons parlé à plusieurs reprises du cas d’Ahmed H., qui s’est relativement bien terminé grâce au soutien d’Amnesty et du Forum Civique. A Tenerife, nous avons appris que bien plus de personnes sont emprisonnées rien que sur l’île. Ils ont été condamnés comme passeurs parce qu’ils étaient au volant à l’arrivée. La police utilise même des drones lors des opérations de sauvetage des garde-côtes espagnols en pleine mer afin de pouvoir déterminer qui tenait la barre. On comprend qu’il s’agit d’une pratique arbitraire dès que l’on pense à la force surhumaine qu’il faudrait à quelqu’un pour rester à la barre pendant plus d’une semaine en gardant les yeux ouverts. Par honte, beaucoup n’ont pas encore pris contact avec leur famille. Aucune aide ne peut donc venir de leurs proches et si personne sur l’île n’a connaissance de toi, tu resteras sans assistance pendant des années. Aujourd’hui, l’Asamblea travaille en étroite collaboration avec le aumônier de la prison. Il a accès aux gens, qui n’ont souvent plus confiance en personne.

Et oui, il existe des passeurs mafieux. Mais ils ne se lancent pas dans une traversée de l’Atlantique au cours de laquelle, selon l’OIM5, une personne sur 26 meurt. La route qui compte parmi les routes de fuite les plus meurtrières au monde. Depuis le début de l’année et jusqu’en septembre, l’OIM a recensé plus de mille personnes qui n’ont jamais atteint le sol espagnol, mortes et disparues. Un quart d’entre ces drames se sont déroulés en Méditerranée et les trois quarts sur la route atlantique. Il ne s’agit pas de hordes d’hommes qui envahissent notre continent, comme la droite et certains medias tentent de nous faire le croire, mais d’hommes, de femmes et d’enfants qui se sont mis en route pour une vie meilleure.

Nous avons déjà pu apporter un peu de soutien à l’Asamblea pour que les quatre premiers inculpés puissent bénéficier, même tardivement, d’une assistance juridique digne de ce nom.Mais il reste encore beaucoup à faire, surtout avec la perspective de la prochaine instance et d’autres procès à l’avenir.

  1. Du poisson que l’on trouve de moins en moins sur les côtes d’Afrique de l’Ouest. Les raisons sont toutefois davantage liées à l’industrialisation de la pêche qu’à ces barges.
  2. Voir à ce sujet l’article de Rémi Carayo paru dans le monde diplomatique de novembre 2021.
  3. Archipel 305. Une prison à ciel ouvert pour les fugitifs par Marian Henn
  4. ACCEM est une ONG espagnole qui s’occupe du camp de Las Raíces.
  5. OIM : Organisation internationale pour les migrations de l’ONU. Ce ne sont que des cas confirmés. L’association Caminando Fronteras estime qu’il y a environ trois à quatre fois plus de victimes.